Mode écran

 

Mode tablette

 

Mode mobile

 

Mode print

 

Accueil Mélibée L'édito du mois Juin 2016

Juin 2016

Juin 2016 : Les auteurs à l'épreuve de la littérature

La fin du printemps est généralement l'occasion pour les auteurs dont le livre doit paraître à la rentrée de relire une dernière fois leur texte et d'y apporter les ultimes corrections. Dans le jargon de l'édition, c'est ce que l'on appelle le "travail sur épreuves", dont très peu d'exemples ont été diffusés auprès des lecteurs.

Ce genre de documents, généralement peu accessible au grand public, est toujours entouré d’une forme de magie. Pour le lecteur, le travail de l’écrivain est un travail de l’ombre, à la fois génial et occulte. Il semble dissimuler le secret du mythe de la création. Alors, lorsqu'une éditeur lui offre la possibilité d’être initié à ce travail caché, souvent via l’univers d’un des plus grands écrivains de la langue française, il est en même temps invité à désacraliser la création littéraire et à perpétuer son mystère, dans la mesure où l’on n’en connaît malgré tout qu’une part très réduite.


S’il est un secret révélé par l’étude des manuscrits célèbres, c’est que l’écrivain est plus souvent un artisan méthodique qu’un artiste inspiré. On a coutume de considérer que l’artiste est naturellement génial, que l’inspiration lui vient sans effort, mais beaucoup de grands écrivains se sont épuisés à retravailler leurs œuvres. Ici une virgule en trop, là un mot inadapté, plus loin une phrase trop longue qui casse le rythme… La quête du style parfait est une corvée quotidienne.


Pour Baudelaire, le style n’est ni plus ni moins qu’une méthode de pensée. Atteindre la vérité implique de trouver les mots justes et « toute phrase doit être en soi un monument bien coordonné ». Les épreuves des Fleurs du mal corrigées de sa main en témoignent, tant les corrections y sont nombreuses et précises. Et le poète maudit est loin de faire exception en la matière. On sait par exemple que les manuscrits de Faubert étaient saturés de ratures et que chacune de ses phrases devait réussir l’épreuve du « gueuloir » pour être considérée comme définitive.


D’ailleurs, l’envoi d’épreuves de son texte à un auteur s’accompagne toujours d’une hantise pour l’éditeur : dans quel état seront-elles retournées ? Un auteur n’est jamais totalement satisfait de son texte. À chaque relecture, il éprouve le besoin d’effectuer des corrections. C’est naturel. Pour vous faire une confidence, aux Éditions Mélibée, il nous est arrivé de devoir réaliser huit jeux d’épreuves pour le même livre !


Mais le rôle de l’éditeur est aussi d’aider l’écrivain à stopper le processus de création pour fixer l’œuvre dans le temps. A priori, la création littéraire n’a pas vocation à être interrompue, elle est un flux permanent, mais le système actuel de diffusion des livres exige de consentir à cette interruption. C’est justement ce que regrettait Baudelaire, pour qui, « bien qu’on ait du cœur à l’ouvrage, l’art est long et le temps est court ».


Or, à l’ère du numérique, il est possible qu’un jour cette concession ne soit plus la norme. Imaginez un système de diffusion dans lequel les écrivains pourraient continuer de retravailler leurs livres même après leur mise sur le marché. Ils pourraient alors modifier le cours de leurs histoires, tenir compte des critiques de leurs lecteurs, adapter leurs analyses au gré de l’actualité. Les lecteurs du mois de janvier ne liraient pas le même livre que ceux du mois de février, qui ne liraient pas le même livre que ceux du mois de mars… Ce serait une révolution dans notre rapport au livre.


Mais la littérature n’y perdrait-elle pas une de ses dimensions essentielles, son inactualité fondatrice, son pouvoir inimitable de nous extraire du temps actuel ?

 

 

 

Julien Chabbert

Responsable d’édition